Les diamants sont éternels
L'incroyable vraie vie de Barbara Cartland, l'autrice de romans à l'eau de rose la plus lue de l'histoire.
Grâce au tact incroyable qui me caractérise, je vais m’abstenir de faire une plaisanterie qui mettrait en relation le thème de l’article précédent, les dinosaures, et Barbara Cartland, la reine du roman à l’eau de rose qui s’éteignit en mai 2000, dans son sommeil, à l’âge de 98 ans.

Cartland écrivait 8 000 mots par jour. À ce rythme, elle pouvait terminer un roman en deux semaines. Au meilleur de sa forme, elle en publiait 23 par an et elle affiche, au final, un total de 723 titres (dont 160 parus à titre posthume, jusqu’à 10 ans après sa mort). Elle avait une astuce : elle les dictait, « allongée sur le canapé de sa bibliothèque, un pékinois accroché à son giron ». Ainsi le raconte le Guardian, dans un compte-rendu absolument passionnant de sa nouvelle biographie, signée de l’écrivain et universitaire Matthew Sweet. Et dont le titre, The Great Dictator, doit autant à cette méthode de production qu’à la façon dont elle gérait son empire : « époux, chiens, demeures et conseils de quartier devaient se plier à son indomptable volonté ».
Au-delà de cette image excentrique, il faut se pencher de plus près sur les compte-rendus de lecture pour découvrir une vie fascinante, épousant le siècle tout entier. Un parcours ébouriffant grâce auquel on saisit mieux la détermination d’acier trempée qui a fait de Mary Barbara Hamilton Cartland la troisième Britannique la plus lue de l’histoire du monde après Shakespeare et Agatha Christie (avec 750 millions d’exemplaires vendus au cours de sa vie).

L’histoire commence à Camfield Place, l’extraordinaire manoir du cœur de l’Angleterre où vécut l’autrice de 1950 à son décès (et où l’avait précédée Beatrix Potter, dont je vous avais parlé ici). Les portes de cette demeure du XVIIIème siècle ont été grandes ouvertes au biographe par l’héritière de Cartland, Tara McCorquodale. Il a eu accès à tout. Toutes les archives, tous les brouillons, toutes les lettres, tous les agendas. « Certains papiers n’avaient pas été touchés depuis un quart de siècle », s’émerveille-t-il auprès de la BBC.

Barbara Cartland est née en 1901 à Birmingham, à 250 kilomètres de là, du mariage unissant une femme de la petite noblesse (la « gentry ») au fils d’un industriel du métal. Convoler avec un roturier était fort mal vu mais celui-ci était immensément riche, alors ça passa (ça passa d’autant mieux que la famille maternelle, les Scobell, atteignait la fin de sa fortune).
Le bonheur familial fut de courte durée : Barbara n’a que deux ans quand son grand-père paternel, en faillite, se suicide d’une balle dans la tête. Son fils éploré (le père de Barbara donc) sombre dans l’alcool. Le déclenchement de la tempête de 1914-1918 l’aide à se ressaisir. Engagé volontaire, il part pour les tranchées. Il finit sa vie major du Premier Bataillon du Régiment de Worcestershire, fauché par une balle allemande quatre mois avant l’armistice du côté de Berry-au-Bac. Désormais seule avec trois enfants (deux garçons et une fille), la mère n’a d’autre choix que de travailler et ouvre une boutique de vêtements à Londres. « La première moitié de la biographie chronique les efforts de la jeune Cartland pour maintenir ce fragile statut social, dans une vie impitoyablement rythmée par les deux guerres mondiales. », commente le Financial Times.

L’horreur cède la place aux années 1920. Barbara a 18 ans quand s’ouvre la décennie prodigieuse. Elle consacre ces années d’après-guerre à bâtir son indépendance. Cette priorité passe avant de trouver sa moitié (elle se vantera d’avoir refusé 49 demandes en mariages). Elle aiguise donc sa plume, l’arme qui l’emmènera à tous les sommets, et se taille rapidement une place de chroniqueuse mondaine dans les colonnes des journaux à grand tirage.
Certes, il lui faut trouver les mots justes pour capter les lectrices amatrices de potins —la concurrence est rude à l’époque— mais pour les sujets, elle n’a pas à chercher trop loin… Comme ses contemporains et ses pairs nés dans l’industrie, la banque ou la noblesse, elle a follement envie de s’amuser. Elle fait pleinement partie de la bande des « Bright Young Things », un groupe de jeunes hommes riches et de jeunes femmes bien nées, toujours partants pour s’encanailler dans les fêtes, tester les nouvelles folies et embarquer sur un coup de tête pour les terres lointaines —ou simplement pour finir la nuit à Paris.

« Mes contemporains avaient honte d’afficher leurs émotions. Nous avions tous l’attendrissement en horreur ». Barbara Cartland en 1943, dans son recueil de mémoires The Isthmus Years.
Elle publie son premier roman en 1925. C’est l’histoire d’une jeune fille qui quitte son école religieuse française pour trouver l’amour à Londres. Sa pièce de théâtre de 1926, Sawdust, est interdite car jugée « trop osée ». Un autre roman, dans lequel un de ses personnages choisit d’avorter plutôt que garder un enfant non désiré, est censuré en Irlande en 1935. L’année suivante, une autre œuvre mérite d’être signalée. Son intrigue farfelue (une naufragée est recueillie par une tribu primitive du Caucase, d’où elle s’enfuit avant de se retrouver en Allemagne où, effarée par la façon dont le régime nazi traite les juifs, elle rompt avec l’homme qu’elle y rencontre, amant séduisant mais militant hitlérien) lui permet de rejoindre, avec prescience, « la poignée de romans de l’époque qui s’attaquent à la montée de l’antisémitisme nazi ».
Sur ce front, elle fait partie des précurseurs. Avec son petit frère Ronald, élu député en 1935, ils font tôt entendre leurs voix d’opposants à la politique « d’appeasement » pratiquée par leur pays à l’égard de l’Allemagne. Le jeune parlementaire, remarqué par Churchill, idéaliste, conservateur et homosexuel, part même sous les drapeaux. Il trouve la mort à Dunkerque en 1940. Leur grand frère, James, était tombé deux jours plus tôt du côté d’Ypres, alors que se préparait l’évacuation, ayant donné sa vie aux côtés de l’armée belge pour retarder l’avancée des troupes nazis sur l’armée anglaise en déroute. Tous deux sont d’abord crus prisonniers et la famille n’apprend la nouvelle qu'un an plus tard. Désormais fille unique, leur sœur continue le combat à sa manière, au sein de la Women’s Auxiliary Air Force (les auxiliaires féminines de la Royal Air Force).

« Assez tôt, j’ai appris que le meilleur moyen de survivre est de faire comme si tout ce qui est désagréable n’était simplement pas arrivé. » Barbara Cartland
Elle en est alors à son deuxième mariage, après un premier divorce en 1933. Laissons la plume de Kathryn Hugues, la journaliste du Guardian, nous en préciser les péripéties :
Après de nombreuses mésalliances avec des garçons nommés (si l’on peut dire) Pingo Langrishe ou Nigs Ratendone, elle opte pour un mariage tactique avec un homme terne, Alexander McCorquodale, héritier d’une fortune de l’imprimerie. Quand il se met à boire (étrange écho de son père), elle coupe court en demandant le divorce, puis se marie avec le cousin de son époux, du côté paternel : ainsi, elle n’a pas à changer une deuxième fois de nom de famille, puisqu’elle remplace un mister McCorquodale par un autre.
Avec l’actrice hongro-américaine Zsa Zsa Gabor, lors du Wogan Show, en 1990.
Les 30 glorieuses et, écrit la BBC « l’âge d’or du livre de poche imprimé en masse, qui coûte trois francs six sous, dans les années 1960, 70 et 80 » lui seront plus profitables. C’est là que va naître son succès tonitruant et sa légende, auquel contribuent son look inénarrable (éternelle robe à cocktail rose bonbon, aveuglantes rivières de diamants et un mascara flamboyant dont le biographe nous apprend enfin la recette, cirage à chaussure appliqué à la brosse à dent), mais aussi ses chiffres de vente qui dépassent l’entendement et sa bonne humeur sarcastique.
« Avez-vous remarqué un changement dans les habitudes de classe en Angleterre, au cours de votre vie ?
- Certainement, sinon je ne serais pas en train de vous parler ! » Barbara Cartland à un reporter.
Le Daily Mail nous rappelle pourtant que leur lecture n’est pas sans risques :
Elle ne craignait pas de décrire quantités de séances sadomasochistes à coups de cravache, voire, disons-le franchement, des viols. De fait, ses opinions sont aujourd’hui choquantes à devenir comiques : « Aucun homme ne veut une femme intelligente », insistait-elle. « Un homme stupide est préférable à une femme intelligente ». Les féministes, quand elles apparurent, étaient des « vieilles filles en manque de sexe, aigries, qui détestent les hommes ».
Il ne semble jamais lui être venu à l’esprit qu’elle était elle-même une femme intelligente et travailleuse, la boss, celle qui portait la culotte.
Laissons donc les derniers mots, avec la BBC, à l’écrivaine :
Ses mondes fictifs impliquaient fréquemment la haute société, mais ses lectrices étaient majoritairement des femmes en bas de l’échelle.
« Je vends des millions de livres bon marché à des femmes qui sont sous Valium parce que leur vie est vraiment pourrie », disait-elle. « Elles ne veulent pas lire un truc qui leur parle de l’évier de la cuisine : elles le voient à chaque fois qu’elles épluchent des pommes de terre. Je suis leur moyen d’évasion. Je leur donne le glamour, les tenues sublimes et les merveilleux hommes attentifs, qui leur manquent tellement qu’elles en sont affamées ».

The Great Dictator, de Matthew Sweet, est paru aux éditions Hodder & Stoughton.
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