Un ramage qui se rapporte à son plumage

Pour comprendre la vie des oiseaux préhistoriques, rien de mieux qu'une plume fossilisée dans du caca de tyrannosaure.

Vue satellite du monde centrée sur le Montana aux USA.
© NASA

On n’ouvre pas souvent le caca en deux. Tellement pas souvent que, de lui-même, le paléontologue David deMar Junior n’aurait jamais pensé à craquer cet excrément, fossilisé il y a 66 millions d’années et retrouvé dans une plaine sédimentaire du Montana en 2016.

D’autres forces s’en étaient fort heureusement chargées pour lui, avant même qu’il n’exhume cette déjection solidifiée (les scientifiques appellent cela un « coprolithe » et, pour rester chic, on va faire comme eux).

Regardez donc ce trésor et voyez si vous aussi, à ce moment-là, vous auriez compris l’importance de votre découverte :

Le coprolithe en question, un genre de balle de golf noire, dont il manquerait le dessus et qui contient… une plume d’oiseau.
« Quand j’ai vu ça, j’ai pensé : c’est une plaisanterie c’est pas possible ! ». © David deMar Jr. 

Oui : c’est une plume. Une vraie plume. Pas sa trace fossile mais bien la plume elle-même, « en 3 dimensions » comme la présente son examen récemment paru. Une plume ingérée par un dinosaure, avec le repas qu’elle enveloppait, au temps du Crétacé. Soit, à l’échelle géologique, une fraction de seconde avant la chute de la météorite qui détruisit 75 % du vivant, à commencer par les dinosaures —permettant ainsi l’émergence de l’humain et de toutes les merveilles qu’il allait inventer comme le beurre de cacahuète, les essuie-glaces et les conjonctions de coordination. 

Dix ans plus tard, après avoir examiné la plume sous toutes ses coutures, dehors et dedans, l’avoir radiographiée, analysée et passée aux scanners (avec un « s » car plusieurs types de scanners ont été mis à contribution), une équipe de recherche dirigée par la docteure Jingmai O’Connor a partagé ses conclusions dans Current Biology. 

La plume provient du repas d’un tyrannosaure (ou de son cousin le Nanotyrannus) et appartenait (avant qu’il se fasse manger) à un oiseau de type « Hesperornithe ». C’est un terme très important qui nécessite une brève parenthèse :

Tous les oiseaux d’aujourd’hui appartiennent au groupe des Néornithes. Tous ? Oui, absolument tous. Par définition : le groupe Néornithe est ce que l’on appelle un groupe-couronne, le groupe le plus vaste possible d’espèces partageant un seul ancêtre commun. Or, à l’inverse de ceux-là, de nos oiseaux à nous, les très ressemblants Hesperornithes ont tous été balayés dans la grande extinction. 

Si vous avez suivi les dernières avancées de la science, vous vous dites peut-être que, mais attends, les oiseaux descendent des dinosaures, non ? Si, mais ça n’est pas contradictoire. Les dinosaures n’ont pas évolué en oiseaux après la chute fatale du météore mais bien avant (jamais ils n’auraient pu le faire assez rapidement pour survivre). Ils côtoyaient ainsi d’autres dinosaures (et de nombreuses autres espèces : il n’y avait pas que des dinosaures, au temps des dinosaures)… et donc un autre type d’oiseaux qui, eux, n’ont pas vécu jusqu’à nous : les Hesperornithes, qui vivaient sur l’eau et plongeaient pour se nourrir, avec leur bec denté et leurs ailes non fonctionnelles.

Dessin d’un oiseau herperornis, équipé de toutes petites ailes, au niveau de la queue.
Comme cet imbécile de Hesperornis regalis qui a fait pousser ses ailes beaucoup trop bas. CC Nobu Tamura / Wikimedia Commons

Des créatures encore mal connues et sur lesquelles on aimerait bien en savoir plus. Connaître la différence avec nos pigeons aiderait à comprendre pourquoi ce sont ces sales bêtes, et pas les autres, qui traînent encore au bord de nos fontaines.

C’est ce qui rend ce coprolithe et la plume qu’il contient si précieux, ainsi que nous l’indique le Smithsonian :

La plume d’hesperornis vue de plus près.
© J. K. O'Connor et al., Current Biology, 2026
La plume principale, qui mesure environ 0,94 centimètres, semble avoir été imperméable. Les chercheurs ont également trouvé une autre plume, plus petite, dont ils pensent qu’elle provient des ailes de l’oiseau.
Toutes deux s’organisent autour d’un rachis (le « tuyau » central) carré, dont la couche la plus profonde est légère, spongieuse, et recouverte de couches plus dures. Ce sont des caractéristiques que l’on retrouve à la fois chez les oiseaux d’aujourd’hui et leur ancêtre immédiat mais que la recherche n’avait jamais identifié dans une autre plume de l’ère Mésozoïque (de -252 à -66 millions d’années). L’exemple le plus ancien d’un noyau de plume spongieux dont on dispose est 10 millions d’années plus jeune que les spécimens découverts dans le coprolithe. 

Mais pour la docteure O’Connor, le plus révélateur est que ces plumes ne sont pas équipées, en particulier, de « l'ensemble des composantes utiles à l'isolation ». C’est bien ce manque, avance-t-elle, qui expliquerait qu’un groupe d’oiseau, et pas l’autre, ait été trop sensible aux variations de température consécutives au cataclysme pour tenir le coup jusqu’à nous. Ce ne serait donc pas le manque de nourriture qui aurait tué les hesperornithes, mais le froid (consécutif aux poussières projetées dans l’atmosphère lors du choc). Une hypothèse qui nécessite d’autres études, sur d’autres spécimens, pour se confirmer ou s’infirmer.

Et un peu plus sérieuse pour expliquer leur disparition que la simple flemme, comme le supposent ici Orelsan et son complice Gringe.

C’est justement l’autre très bonne nouvelle annoncée par le duvet : des coprolithes, cela fait longtemps que les chercheuses et les chercheurs en déterrent, sans forcément les ouvrir. Autrement dit on en a plein, on en trouve relativement facilement et il pourrait y avoir beaucoup d’autres plumes conservées dans beaucoup d’autres coprolithes. Il suffit de les ouvrir pour savoir ce qu’il y a dedans, comme un Kinder.

Celui-ci contenait, d'ailleurs, d’autres surprises. En particulier des écailles provenant du dernier repas de l’oiseau, avant qu’il ne serve à son tour de dîner au dinosaure. 

Cette trouvaille évoque à un collègue de l’université du Texas l’image d’un « turducken crétacé », du nom de ce plat barbare, parfois consommé à Thanksgiving, où l’on farcit une dinde (Turkey) d’un canard (duck) lui-même préalablement farci d’un poulet (chicken).


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