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Mais dis si

L'Irlande a mis en place un revenu minimum pour les artistes. Parce qu'investir dans l'art rapporte de l'argent. Démonstration.

Les plus belles histoires sont souvent les plus simples. Celle-ci, dans sa simplicité et son évidence, est à peine croyable. Elle nous permet d’imaginer un monde où tout n’irait pas bien, non, mais qui irait notablement mieux, c’est-à-dire normalement. Où des choses seraient faites parfois avec un certain sens de la logique, du bien commun. Du réel. Ouvrez bien vos oreilles ou, plus exactement, vos yeux.

Comme toutes les belles histoires, donc, la nôtre commence en Irlande. Nous sommes en 2020. Venue d’Asie, une pandémie balaye la Terre. Pris dans l’effet de souffle, la plupart des gouvernements incitent et contraignent les populations à rester chez elles. Les commerces ferment boutique, les élèves apprennent à distance. À Dublin, pour passer le choc, on fait le choix du « Quoi qu’il en coûte ». Dès le mois de juillet est débloquée une enveloppe exceptionnelle de plus de 7 milliards d’euros. Très rapidement, le Budget de l’année suivante sanctuarise une somme conséquente pour préserver les emplois et les industries. 

Le Premier Ministre Leo Varadkar annonce la fermeture des pubs et restaurants… le jour de la Saint-Patrick. Brrrr…

Issue du parti écologiste (« Green »), Catherine Martin, la ministre de la Culture et des Arts (mais aussi du Tourisme, du Sport, des Médias et de la langue gaélique) s’attend à des lendemains difficiles pour les artistes qu’elle représente : leurs revenus sont notoirement précaires et dépendent en bonne partie de l’existence d’une vie sociale pour que leurs travaux soient connus. C’est pourquoi elle crée une « taskforce » —un groupe de travail— dès septembre pour estimer les dégâts à venir, tout en lui présentant des solutions possible. Le secteur de l'industrice créative représente dans son pays environ 55 000 emplois (pour 5 millions d'habitants).

La commission achève son rapport fin octobre 2020 et l’intitule « Life Worth Living » —« Quand la vie vaut d’être vécue ». Il est présenté au public début novembre par sa présidente, Clare Duignan. Son avant-propos résume :

Le secteur des arts, des loisirs, de la culture et des événements publics est très vaste, en Irlande. Ici comme à l’étranger, son importance mondiale est reconnue. Il est central dans l’image que nous avons de nous-mêmes et que nous présentons à l’international. […] La réponse du public au confinement a montré combien la musique, le spectacle, l’art et les loisirs sont essentiels au bien-être d’un pays, particulièrement en ces temps difficiles.
La couverture du rapport « Life Worth Living ».
Cliquez sur le rapport pour y accéder

Les recommandations sont nombreuses. Celle qui retient notre attention aujourd’hui, car elle vient de faire son retour et pas qu’un peu dans l’actualité (irlandaise), est celle d’un « Basic Income for the Arts » (BIA).

Soit, dans la langue de Molière (pour une fois l’expression me paraît plus appropriée que clichée), un revenu de base pour les arts, donc pour les artistes (car sans ces derniers, rappelons-le, pas d’art, pas de culture, pas de divertissement). Le BIA est conçu comme un revenu de base, décent et inconditionnel, pour libérer créatrices et créateurs de tout autre souci que la création. Pour Clare et son équipe, le Covid l’a imposé, de façon expérimentale et en direct. Dans leur vision, sa pérennité remplacerait les autres allocations. Il deviendrait en outre taxable et garantirait quasiment le salaire minimum net.

C’est là que l’histoire prend un tournant surnaturel pour nous, Français : sa ministre de tutelle l’écoute. Et moins de six mois plus tard, elle annonce la mise en place d’un projet pilote : à titre d’essai, 2 000 artistes (tirés au sort sur les 8 000 candidatures reçues) recevront 325 euros par semaine (soit 1 300 euros par mois) sans contrepartie, pendant trois ans. (En guise de comparaison, notons que le salaire minimum net est alors de 363 € par semaine pour 39 heures ; ajoutons que les artistes peuvent compléter ce BIA en vendant leurs œuvres ou prestations… ou d'ailleurs par tout autre travail, correspondant à leur expertise ou non).

Sans contrepartie donc mais pas complètement au pif non plus : ils et elles seront suivies de près, en même temps qu’un groupe contrôle (ne bénéficiant pas du BIA, comme dans une expérimentation clinique), afin de vérifier, en détail et à intervalles réguliers (tous les six mois), les effets positifs et négatifs d’une telle bouffée d’air… Pour les bénéficiaires mais aussi pour le pays tout entier. Une consultation publique est également organisée. Et en juin 2022, c’est parti. 

La ministre irlandaise de la Culture, Catherine Martin, présente en mars 2023 les premiers résultats de l’étude de suivi.

Comme l’amour, le BIA dure trois ans. Et pas comme lui, il se termine par un épais dossier fiscal et économique récapitulant, à la rentrée 2025, les conclusions de cette expérimentation de long terme.

Je ne vais pas vous faire languir : le BIA a rapporté plus d’argent qu’il n’en a coûté et a généré 100 millions d’euros « de bénéfices économiques et sociaux », conclut le gouvernement irlandais. Dit autrement : « pour 1 euro d’argent public investi, la société a reçu 1,39 euro en retour ». Comment est-ce possible ?

La réponse longue se trouve dans le rapport final de 77 pages qui vous attend ici, si vous le désirez. Pour la courte, je vais essayer de m’y coller.

D’abord, bien sûr, la dépense totale ne correspond pas exactement aux sommes versées : le BIA remplace les autres allocations éventuelles. De plus, contrairement à ces dernières, il constitue un revenu taxable qui peut faire entrer les bénéficiaires dans l’impôt sur le revenu (voire les faire basculer dans une tranche supérieure : rappelons qu’ils ont été tirés au sort et non choisis sous conditions de ressources). Bien entendu, il faut également ajouter la TVA rapportée par tout ce que ce nouveau salaire a permis d’acheter, ainsi que les effets démultiplicateurs de l’argent, quand il circule.  

Ensuite, tout simplement, les artistes ont plus créé :

Les bénéficiaires du BIA ont eu un plus grand engagement dans leur pratique artistique, (environ 2,3 heures de plus par semaine), tout en accroissant les dépenses liées à leur pratique artistique d’environ 333 € par mois. Ces gains se sont accompagnés de prestations et parutions plus fréquentes, et d’un engagement plus fort du public : les bénéficiaires étaient plus susceptibles de terminer de nouvelles œuvres et de participer à des expositions, spectacles, ou d’autres activités publiques, à un degré de 10 points de pourcentage.

Autrement dit, l’argent magique existe : ce sont les artistes qui le créent. Pour le comprendre, prenons un exemple qui ne figure pas dans le rapport mais que je vais dessiner à gros traits (et en simplifiant les prix) :

Donnez 10 euros à un peintre. Il va acheter 1 toile, 2 pinceaux, 3 couleurs (et sûrement un sandwich pour manger dans son atelier pendant sa pause). Vous récupérez déjà un peu de ces 10 euros en TVA. Avec ce matériel, il va créer une toile qu’il pourra vendre 100 euros. Miam ! La TVA s'applique tout à coup sur une somme dix fois supérieure à celle investie ! Et miam ce revenu que Seamus (appelons-le Seamus) va remettre en circulation pour se nourrir, inviter sa copine au restau (ou au pub, on est en Irlande après tout) ou encore vêtir son môme.

Un logo, très lisible et élégant, rouge et blanc, qui écrit simplement : SAY YES TO BASIC INCOME FOR THE ARTS
Logo produit par le Studio Stina Sandström dans le cadre de la campagne nationale des Arts Graphiques en soutien du Projet BIA en 2025. © Studio Stina Sandström

De plus, comme son revenu minimum est garanti et que Seamus n’a pas à passer de temps à chercher ailleurs de quoi boucler ses fins de mois, avec ce même matériel, il ou elle peut créer plus de toiles qu’avant. Toutes ne seront pas vendues, certes, mais ça c’est son problème. L’important est l’équilibre final, en moyenne, pour Merrion Street (où siège le ministère des Finances irlandais). De toute façon, pour Seamus, peindre, c’est aussi de la formation.

Et ce n’est pas tout : Il peut aussi passer plus de temps à développer sa pratique auprès d’un tiers ou en se documentant (ce qui lui donne plus de valeur), à laisser mûrir les idées et surtout à faire la promotion de son travail, sur Internet ou en allant à la rencontre de son public. En prime, débarrassé de l’angoisse économique, Seamus est moins anxieux et donc en meilleure santé. Ce qui fait encore des économies (qui concernent aussi souvent ses proches, qui ont tendance à angoisser quand leurs proches angoissent). 

Bonus plus inattendu constaté dans les faits : Seamus n’est pas non plus obligé d’accepter des missions alimentaires à des tarifs toujours plus bas. Il se sent plus fort pour négocier de meilleurs prix. Cela relève les bénéfices de l’ensemble de la profession (et donc encore des revenus fiscaux 🥳 !)… Et laisse de la place aux autres. Enfin, tout cela génère aussi plus d’événements publics (vernissages, lectures, concerts…) qui sont, pour beaucoup de gens, l’occasion d’un peu dépenser (et de se sentir mieux, ce qui pourrait bien —mais là c’est moi qui extrapole— contribuer encore à alléger la facture d’une société qui souffre, se sent seule et déprime). 

Belle illustration du cercle vertueux inestimable de l’art : ces 45 secondes de musique, combien ont-elles rapporté, et rapporteront-elles encore, à l’Irlande ?

Dernier effet sympa : les artistes au BIA étaient deux fois moins susceptibles de purement et simplement abandonner leur carrière que le groupe contrôle. Ça fait toujours ça de moins en vies gâchées et en drames humains. 

Tout cela fait un beau gâteau auquel ne manque qu’une cerise, remarquerez-vous. La voici : la consultation publique, une fois dépouillée les plus de 7 000 réponses reçues, fait état d’un soutien de 97 % à la pérennité du projet. Au point que tous les partis candidats aux élections de 2024 se sont engagés sur son extension.

C’est là qu’arrivera, pour mon lectorat français, le deuxième choc de cet article : malgré un changement de gouvernement lors des dernières élections, le successeur de Catherine Martin, plus irlandaisament nommé Patrick O’Donovan, a annoncé la poursuite du programme de sa prédécesseure, au prétexte qu’il fonctionne. C’était en février dernier. 10 000 candidatures ont été reçues et, ce 13 octobre, le ministre de centre-droit a confirmé que les premiers 750 candidats retenus allaient recevoir leur confirmation dans la semaine. 2 000 seront concernés pendant trois ans, au salaire de 1 413,21 € par mois.

Dans café en boiseries et dorures, le ministre est debout à un pupitre, devant une foule assise.
Lancement du BIA en février dernier, au Bewley’s Café à Dublin, par le ministre de la Culture, des Communications et du Sport Patrick O’Donovan. © Maxwell’s Photography.

La chaîne publique RTÉ rapporte :

Le ministre a déclaré que le schéma constitue « une priorité majeure pour moi », en expliquant que les données collectées —sur le plan qualitatif comme quantitatif— « durant la phase pilote, menée avec succès, ont fait la démonstration de sa nécessité ».
« Le Salaire Minimum pour les Arts change la donne et, maintenant, il est là pour rester », a-t-il ajouté.
Mr. O’Donovan a également déclaré qu’il souhaitait « rendre hommage » à l’ancienne ministre, Catherine Martin, pour avoir démarré cette expérimentation durant la pandémie. « Ses efforts ont balisé le terrain, c’est ce qui me permet de pérenniser ce plan, d’une façon permanente —quelque chose dont je suis immensément fier ».  
Le ministre O’Donovan et deux membres de son équipe tiennent dans leurs mains un hashtag en 3D : #BasicIncomeArts.
© Maxwell’s Photography.
« Pour la première fois dans l’histoire de l’État, nous avons dorénavant, sur une base permanente, une structure de revenu de base qui va vraiment révolutionner et, de bien des façons, distinguer l’Irlande de tous les autres pays, par la considération que nous apportons à la culture et à la créativité ».
Patrick O’Donovan, ministre de la Culture de la République d’Irlande.

Quant à moi, en bonus, en cherchant des images pour le sujet, j'ai appris à dire en gaélique « En raison d'un grand volume d'e-mails reçus en ce moment, nous ne sommes actuellement pas en position de répondre à toutes les demandes. » :

Mar gheall ar líon na ríomhphost atá á bhfáil againn, ní féidir linn freagra a thabhairt ar gach uile cheist faoi láthair.

Ça peut toujours être utile.

Sinead O’Connor interprétant la ballade irlandaise traditionnelle « Molly Malone ».

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