Purée
Le livre Gut Feeling, de la photographe russe Kristina Rozhkova, paru chez l'éditeur grec indépendant VOID Publishing, est une grosse claque dans la gueule rude à réveiller les morts.
Attention, cet article parle de cruauté animale… et humaine.
C’est fascinant, c’est cauchemardesque.
En 2021, Fisheye Magazine décrivait ainsi la photographe Kristina Rozhkova :
Installée à St-Petersbourg — où elle suit des cours d’art à l’école Fotografika −, l’artiste russe de 25 ans développe une œuvre abrupte à l’esthétique incisive, dépourvue de retouches. Dans son dernier projet, intitulé The Bliss of Girlhood — ou Girls −, elle examine le passage de l’enfance à l’âge adulte. Elle interroge cet entre-deux, cette zone latente, parfois floue, où les états d’esprit et les corps muent au diapason, où la puberté s’impose et où les désirs de chairs sont clandestins.
À la même époque, le British Journal of Photography la caractérisait comme « une figure à suivre ».
Mais ce mois d’août, AnOther Magazine a pu parcourir son dernier recueil photographique, titré Gut Feeling (une expression qui signifie « Conviction profonde » mais se traduirait littéralement par « un sentiment dans les entrailles » ou « Je l'ai dans les tripes »). Et quelque chose a changé.
Gut Feeling juxtapose diverses vérités dérangeantes à propos de l’humanité… une espèce qui se considère au-dessus de toutes les autres, en dépit de sa capacité toute singulière à infliger cruauté et manipulation. Sans jamais faire poser de modèles professionnels ou utiliser de décors artificiels, Rozhkova ouvre le rideau, sans filtres, sur son cercle social : des enfants aux dents manquantes ou saignant du nez, des jeux érotiques dominant/soumis. Ces images côtoient des animaux encagés, des enchevêtrements de souris blanches destinées à servir de nourriture à des reptiles ; les uns s’écrasent contre des barreaux métalliques, les autres s’échappent de leurs bocaux ; des créatures blanches comme neige flottent dans le formol ; des machines de traite industrielles s’encastrent sur le pis d’une vache épuisée.
Que s’est-il passé entre-temps ? Entre le regard intrigué par la jeunesse et l’éveil des corps, et le sadisme photographié en gros plan sous une lumière de laboratoire ?

Entre-temps, Kristina a été dénoncée à la police par le groupe masculiniste et nationaliste Male State pour avoir pris des photos dans un cimetière. Inculpée pour blasphème, elle a passé quatre mois en résidence surveillée à domicile, un an de contrôle judiciaire et, surtout, deux mois de détention préventive dans des conditions relevant de la torture, qu’elle décrit au magazine culturel milanais Lampoon :
« Je n’ai pas de mots pour décrire ce que j’ai vécu. Le temps efface les pires choses de notre mémoire. Ma psyché a commencé ce travail d’effacement dès que j’ai été plongée dans cette horreur ».
« Dès le début de mon arrestation, je me suis sentie piégée, en cage. Je me trouvais dans une cellule avec 13 autres femmes, nous étions comme des souris captives. Ou comme une collection d’animaux différents, enfermés dans une boîte trop petite. Toutes différentes et complètement incompatibles. Certaines étaient comme des prédateurs sauvages, d’autres des gentils lapins apprivoisés ; l’une était un oiseau, l’autre un chien de garde, l’une une stupide poule gloussant et une autre un éléphant enchaîné et triste. Nous étions entassées toutes ensemble, sans pouvoir marcher. Tous ces animaux s’affrontaient et criaient sans aucun espace pour bouger. Ils caquetaient et rugissaient, et toutes ces voix se fondaient en un seul bruit, fort et insoutenable, que j’ai dû endurer pendant deux mois ».
Les plus solides trouveront dans son interview à Lampoon, ici, de nombreux autres détails sur ses conditions de détention. Elle décrit également les symptômes traumatiques qui depuis empoisonnent son existence (elle vit désormais exilée hors de son pays d’origine). Elle revient enfin sur le sens et la source de ce nouveau livre, Gut Feeling, qui résulte de cette expérience ineffable.
Gut Feeling est un ouvrage radical, il n’y a pas d’autre mot. Peu de textes. Avant tout la simple juxtaposition de photos pleine page, chacune d’entre elles ayant l’effet psychique d’un coup de poing dans la gueule. Je ne sais comment le décrire autrement. Malgré une grande simplicité, un effet presque plat des couleurs et du cadre, sa violence peut être insoutenable à beaucoup. L’une des raisons en est que toutes les images sont réelles et, quoique rares, souvent cachées, ressortent du domaine de l’ordinaire, du possible (à défaut du « normal »). Mais toutes ces scènes sont photographiées de manière si crue et si plate qu'elles en deviennent terriblement malaisantes et inoubliables.
Plusieurs sont visibles sur le site de Void, l’éditeur grec qui accueille Gut Feeling (et bien sûr dans les médias mentionnés dans cet article). Personnellement, je n’ai jamais rien vu de pareil.
C’est la nuit.
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« Je ne détournerai pas le regard de mon arrestation et je ne veux pas que les autres s’abstiennent de voir sous prétexte que ce serait « inconvenant ». Je mettrai la lumière sur cette violence et je montrerai, sans les rendre confortables ou consommables, toutes les choses déplaisantes dont j’ai dû faire l’expérience ».