Ta dune, ma dune… Nos dunes

Un projet de résidence balnéaire de luxe s’enlise au Mexique car une ville défend bêtement sa plage paradisiaque, refuge d’espèces menacées dont les dunes les protègent de l’érosion et des ouragans.

Manifestation publique à Mérida, Yucatan.
D.R. Courtesy Salvemos las Dunas

Qu’est-ce qu’on pourrait bien détruire aujourd’hui ? Un champ ? Une forêt ? Une rivière ? Nan. Pas assez beau… Si on ravageait plutôt… Une plage mexicaine à Chuburná Puerto ? 

La plage de Chubarna Puerto vue du dessus : eaux turquoises, sable blanc, dunes couvertes de verdure.
D.R. Courtesy Salvemos las Dunas

Oh oui ! On pourrait y planter plein d’béton !

Eh non, viennent de décider les autorités judiciaires du Yucatán. 

Reprenons dans l’ordre et remontons au mois de décembre 2023, quand le ministère de l’Environnement et des Ressources Naturelles mexicain (Semarnat) refusait un premier permis de construire au studio Designia Desarollos, qui envisageait (et envisage toujours) de poser là une résidence de luxe comprenant 138 appartements répartis en 14 tours sur presque 10 hectares. Des immeubles à cinq ou six étages, agrémentés de piscines, d’une cafétéria et d’un centre commercial : les années 1980 livrées clé en main. Ça se complique pourtant tout de suite, raconte Yucatán Magazine :

L’agence fédérale de protection de l’environnement du Mexique (Semarnat) a commencé par refuser d’accorder les autorisations nécessaires en 2023. En effet, le site ressortait d’une zone classée « hautement vulnérable » dans le plan de développement urbain de la municipalité de Progreso [ville d’environ 40 000 âmes au nord de la capitale de l’état, Mérida, dont dépendent les dunes de Chuburná Puerto NDLR]. 
Des changements apportés à ce plan, doublés d’autorisations municipales et régionales, ont finalement permis l’approbation du projet par l’agence fédérale l’année dernière [en juillet 2025]. L’investissement prévu a aussi considérablement diminué sur cette période, de 120 millions de pesos mexicains en 2023 à seulement 18 millions en 2024, tandis que le budget mis de coté pour les précautions environnementales restait le même, à 200 000 pesos [1 million de pesos = environ 50 000 euros]. 

Avec cet accord tombé du ciel, les pelleteuses avaient de quoi retrouver le sourire. 

Et puis finalement non, ça ne passe pas, toujours pas. La destruction programmée de l’idyllique littoral est à nouveau repoussée. Cette fois grâce à la mobilisation des habitantes et habitants, appuyée par l’association de défense des droits humains Kanan Derechos Humanos et par le collectif citoyen Salvemos las Dunas (« Sauvons les dunes », à suivre ici sur Instagram ou là sur Facebook). Tout ce petit monde a présenté une pétition de 140 000 signatures, a manifesté à Mérida, capitale du Yucatán et surtout porté une action en justice. Car l’enjeu n’est pas qu’esthétique.

Manifestation publique sur une place de Mérida, Yucatan.
© CGAIA Studio Courtesy Salvemos la Dunas

Loin de là : la côte, officiellement reconnue « zone écologique vulnérable », sert de refuge à plusieurs espèces protégées et menacées parmi lesquelles, citait récemment le Yucatán Times, les splendides tortues imbriquées (Eretmochelys imbricata), les trop cool colibris d’Eliza (Doricha eliza) et les carrément craquants troglodytes du Yucatán (Campylorhynchus yucatanicus).

Joint par mail, Salvemos las Dunas me rappelle qu’un autre animal serait également mis en danger. Vous avez peut-être reconnu l’être humain, créature plus moche et moins cordiale, mais qui mérite tout de même notre sympathie :

La végétation des dunes sert de première ligne de défense naturelle face aux tempêtes et aux ouragans. L’arracher laisse les familles comme les espèces sauvages en situation de grande vulnérabilité. De plus, araser les dunes déclenche le phénomène d’érosion. Les racines des espèces végétales qui poussent sur les plages retiennent le sable. Sans elles, la mer avance rapidement, rogne la plage et ronge l’infrastructure côtière. On a déjà pu observer cela ailleurs dans l’état, comme sur la plage de Puerto Progreso, ou le long de la rive caribéenne, à Tulum et Cancún entre autres.

Le collectif militant poursuit :

Il faut également tenir compte du défaut de consultation en amont et du manque de transparence au moment de l’octroi des permis. Des engins de terrassement lourds ont commencé les travaux dans le secret le plus total. Pourtant le droit de la communauté de Chuburná Puerto à une consultation libre, préalable et informée est considéré ici comme un droit humain fondamental. Le fait que les autorités municipales et régionales aient agi en se passant de cette étape est une violation du droit du public à participer aux décisions qui affectent directement son environnement proche et le mode de vie d’une communauté. 

Ce n’est pas un détail. Car c’est sur cette infraction que repose l’action en justice, dite d’« amparo » (une procédure propre au droit mexicain, que l’on pourrait traduire par « référé constitutionnel » et qui peut être initiée quand les droits les plus inviolables des citoyens, garantis par la Constitution, sont directement menacés). C’est pourquoi la Cour du premier district du Yucatán s’est prononcée fin août en faveur des gentils (oui, j’évite en général le manichéisme mais là, maintenant, en 2026, bon), prononçant une suspension immédiate du chantier. Une bonne nouvelle qui vient redoubler un premier gel des travaux, administratif celui-là, décidé au début de l’été après une visite sur place du Profepa, le Bureau du Procureur Fédéral pour la Protection Environnementale. L’inspection avait alors révélé, selon le résumé du Yucatán Times, « de multiples entorses au règlement, susceptibles selon les autorités de constituer des infractions pénales à l’encontre de la biodiversité ».  

Pour l’instant et pour un petit moment, le temps d’aller éclaircir l’affaire jusqu’au fond, tout est donc bloqué. L’enquête va devoir explorer plus en détail les impacts environnementaux et humains, les politiques écouter leurs administrés, et la Justice se pencher plus attentivement sur la procédure obscure qui a abouti à l’octroi de permis initialement refusés. Que s’est-il exactement passé pour ça passe finalement crème ? Pourquoi ce manque de transparence contraire à la réglementation en vigueur ? Se pourrait-il qu’il y ait eu corruption ?

Voilà qui serait étonnant, sauf aux yeux des juges, des enquêteurs, des militants, des habitants, de ma voisine, de ses perruches, aux miens et en fait à ceux de toute personne ayant déjà lu un article de journal qui commençait par « les promoteurs immobiliers à l’origine de cette construction de luxe sur une zone côtière… ».

Manifestation publique à Mérida, pleine de pancartes de toutes les couleurs.
© CGAIA Studio Courtesy Salvemos la Dunas

Mais même s’il n’y avait pas de malversations, Salvemos las Dunas n’est pas convaincue de l’urgente nécessité de bousiller tout le coin :

Tout cela est fait sous l’emprise d’une illusion, qui est que cela ramènera de l’argent au pays —les gouvernements appellent cela « des investissements ». Mais des investissements pour qui ? Les seuls bénéficiaires sont les plus riches et les étrangers ; ils viennent sur place pour tout s’approprier et tout détruire. Pendant que la voix de la population est rendue inaudible et que les habitantes et habitants sont déplacés, à l’image des milliers d’espèces qui avaient élu domicile ici. 

Le mouvement s’est donc fixé comme but, entre autres objectifs plus spécifiques, de classer « toute la bande côtière de Chuburná Puerto zone naturelle protégée » pour l’extraire à jamais « de toute spéculation immobilière ». 

Sur une pancarte en cours de fabrication, on voit une main finir de dessiner un colibri du Yucatan.
© CGAIA Studio Courtesy Salvemos la Dunas

The Yucatán Times