Les rubriques anarchiques : Votre supplément Loisirs - du 12 octobre 2026

Mes recos de la semaine : The History of Concrete de John Wilson, un livre d'art sur la banane et un article de Mother Jones sur le trafic de pilules abortives aux États-Unis.

Image d'illustration représentant de sgens qui lisent à la cool un journal sur un échaffaudage
Image d'illustration : Sabine Pallas

Au sommaire du supplément d'Un Jour En Plus fait de notes rigolotes, de rubriques évolutives et de jolies choses croisées en ligne : un film béton, un livre banane et un reportage rude et nécessaire.

Gris de gris

Il y a des gens qui pensent que filmer du béton pendant une heure donnerait un film ennuyeux. Heureusement, John Wilson n’est pas de ceux-là. 

Il appartient pleinement, en revanche, à une nouvelle fournée d’humoristes américains ayant fait de leur profond malaise social le fond et la forme de leur comique. C’est un ancien comparse de Nathan Fiedler, le documentariste derrière l’extrêmement déroutant The Rehearsal et l’auteur du très récent film consacré à Elizabeth Holmes, une escroqueuse américaine ayant fait croire qu’elle allait révolutionner la médecine, condamnée en 2022 à 11 ans de prison en pénitencier fédéral.

D’où cette bande-annonce d’anthologie, où elle explique simplement à Fiedler, qui l’interviewe, qu’elle ne lui mentira pas, puisqu’elle n’a pas de raisons de lui mentir.

Wilson, lui, s’est fait connaitre en 2020 par le biais de la série How to, produite par HBO. Il y donne en quelques minutes ses conseils et impressions sur les diverses façons d’affronter les problèmes de la vie quotidienne (citons au hasard « Comment se nettoyer les oreilles », « Comment améliorer sa mémoire », « Comment jeter ses piles »). 

Malgré un intense succès critique et une poignée bien appréciable de récompenses, Wilson demeure pourtant, explique-t-il en ouverture de son nouveau film L’Histoire du Béton, un insatisfait. Le Hollywood Reporter compatit : 

Le film commence alors qu’il réfléchit à son avenir. Il a gagné un peu d’argent, mais pas assez pour ne plus jamais travailler. Il est devenu assez célèbre pour être le sujet d’une question au Jepoardy !, mais pas au point que l’on connaisse la réponse. Il n’a aucun projet, ne veut pas passer le temps en tournant des pubs, et en plus c’est la grève des scénaristes. Ses options sont donc limitées.   

Ainsi lui est venue l’idée de faire un documentaire d’1H40 sur le béton. Présenté au festival de Sundance en janvier dernier, il vient de sortir aux États-Unis. C’est l’occasion pour le journaliste et comédien de faire le tour des plateaux télé et tenter de convaincre la nation que si si bien sûr, le béton, qui est partout, qui fait tout, qui nous envahit tant que nous ne le voyons plus, auquel nous ne pensons jamais alors qu’il est tout le temps là, c’est important. 

Affiche du film, représentant, sur fond blanc, un parpaing gris autour duquel est noué un ruban cadeau de couleurrouge

Ni dénonciation de la faillite environnementale, ni radiographie d’un marché mondial (contrairement au célèbre Une Journée dans la vie d’un Pneu auquel il m’a d’abord fait penser), L’Histoire du Béton s’avère, toujours à en croire le Hollywood Reporter, une œuvre au fond existentialiste. Rappelant les pages décrivant une racine de marronnier dans La Nausée, mais en drôle :

Comme les épisodes de sa série télé, L’Histoire du Béton est une piste sinueuse, faite de connexions ténues et d’associations d’idées. Elle mènera Wilson à Las Vegas pour une convention criarde sur le béton, à Rome pour examiner les origines fonctionnelles du matériau […] et elle lui fera arpenter la plus vieille rue encore opérationnelle en béton, quelque part dans l’Ohio.
S’il ne s’agissait que de la version espiègle d’un film éducatif, ce serait déjà satisfaisant. Mais […] c’est aussi une discussion sur la permanence (à un moment où la vie de Wilson lui apparaissait particulièrement précaire) ; sur ce que la société tient à préserver et sur ce que nous préférons laisser se fissurer et s’écrouler. Ça en devient un documentaire sur l’architecture, la planification urbaine et, finalement, la mortalité. La mort est partout dans L’histoire du Béton, de diverses façons, notablement absurdes et peut-être un petit peu déchirantes. 

The History of Concrete, de John Wilson, est produit par Magnolia Pictures. Je n’ai pas trouvé de date de sortie française, mais il semble qu’Amazon Prime soit sur le coup. On peut aussi voir Une Journée dans la vie d’un Pneu, en intégralité, légalement et gratuitement, sur l’Internet Archive, ici.

Trop jaune

À quelques milliers de kilomètres de là, en Suède, un duo d’artistes a choisi lui aussi de célébrer la banalité du monde. Mais d’une façon exactement opposée. Cette fois c’est jaune, naturel, joyeux et bon à la santé : le Banana Art Book a choisi de faire la fête au plus oblique de tous les fruits.

Le livre emballé dans son colis, ressemblant à un carton blanc recouvert de diverses inscriptions et pictos de couleur verte
Il est vendu dans une boîte qui, bien sûr, imite les emballages de bananes en gros. Photo de Victor Josefsson, © Studio Trikken, 2026

Pourquoi la banane ? Pour sa polysémie, a expliqué à It’s Nice That l’un des deux membres du studio Trikken, Johan Elmehag : « la forme est rigolote, la couleur joyeuse et les personnages de dessins animés glissent dessus. Dans notre livre, le fruit est à la fois un clown, un comptable et un dictateur, tout en même temps. On a pu voir que, quand 100 personnes répondent à la même commande, on a des choses bien plus inattendues que les habituels stéréotypes ».

Le livre, posé sur un tas de bananes, ouvert à une page de texte dont le titre indique : "History of Bananas in art"
Photo de Victor Josefsson. © Studio Trikken, 2026

Pour rendre hommage au fruit fendu, le studio Trikken a invité 100 artistes du monde entier, connus ou non, à en donner leur propre version. Le tout est emballé d’une préface de Ritupriya Basu et d’un « essai créatif » de Heejae Kim. Au total : « 192 pages pleines de joyeuse énergie bananière ! ».

On dit que sa lecture peut redonner de la force au milieu du plus serré des matchs de tennis. Je n’ai pas pu le vérifier par moi-même. Ça reste excellent néanmoins avec le café matinal, pour précéder le lever du jour.

Le livre s’est avéré avant tout une façon d’encourager le plaisir du jeu. Pour ses créateurs, pour les participantes et participants, et pour qui ouvre le produit fini. « Même si nous aimons les designs exigeants, nourris d’une approche élégante et intellectuelle, nous sommes aussi attirés par le funky et l’ordinaire », conclut Johan. « Chercher la perfection, ça génère une puissante anxiété. Alors de temps en temps, on aime faire, à notre perfectionnisme, un doigt d’honneur ».

Le Banana Art Book est en vente sur le site de Studio Trikken au prix de 35 €.

Lourd de chez lourd

Dans, encore une fois, un tout autre registre, il est impossible de terminer cette édition sans citer un reportage douloureux (et pourtant encourageant, au sens strict du terme) de Mother Jones intitulé : « Au sein du réseau clandestin des mules transporteuses de pilules abortives ».

Vous le savez sans doute : dans le trafic de stupéfiant, « mule » est le surnom donné aux individus simplement chargés d’apporter la drogue d’un endroit à l’autre, généralement en incluant le risque de passer une frontière. Ce long texte s’inscrit dans une série d’articles consacrés par le magazine progressiste à « la vie après Roe », c’est-à-dire après la fin de la loi qui autorisait l’avortement dans tout le pays. Maintenant, donc, il faut s’organiser pour procurer gratuitement aux jeunes femmes, parfois dépourvues de tout autre option, les médicaments qui leur éviteront de mener à son terme une grossesse non désirée.

Uniquement disponible en anglais (mais est-ce encore, de nos jours, un problème ?), ce récit a les aspects d’un roman de science-fiction. Mais nous sommes bien au présent. Ces héros et surtout héroïnes de la liberté, de l’égalité et de la sonorité existent bel et bien.

L’article commence d’ailleurs comme un polar : au café dans un aéroport, deux femmes qui ne se connaissent pas ont rendez-vous.

L’une apporte, dans sa valise en apparence banale, quantités de mifepristone et de misoprostol génériques, (les deux substances qui servent de traitement standard en matière d’avortement médicamenteux).

L’autre doit ramener la cargaison, gratuitement, « aux dizaines de milliers de femmes qui luttent pour accéder aux soins par le chemin légal, comme les mineures, les sans-papiers, ou celles enceintes depuis plus d’un trimestre »…

« Inside the Clandestine Network of Abortion-Pill Mules » est à lire, en anglais, sur le site de Mother Jones.

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